Juillet

Le mois de juillet est en ligne, et c'est le Capitaine qui ose le premier nu facial du calendrier ! On remarquera que la traditionnelle prise téléphonique a été remplacée par une serviette bleue - je suppose que Laurent aurait de toute façon eu du mal à trouver une prise française dans sa cabane au Canada.

(Oui je sais, j'ai vingt-quatre heures de retard, mais on va faire comme si la journée d'hier n'avait jamais existé. Ca vaut mieux.)

Gay Pride 2009

Quarantième anniversaire des émeutes de Stonewall et accessoirement, à deux jours près, quarantième anniversaire pour moi. (Ouais, c'est la classe d'être né pendant les émeutes, hein ?) J'ai tendance à penser que le franchissement imminent de cet âge canonique n'est pas totalement étranger au fait que j'ai le moral dans les chaussettes depuis des semaines, mais rien de tel qu'une petite Gay Pride pour se remettre de bonne humeur !

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Don Camillo et Peppone, euh je veux dire, une association catholique et le Parti Communiste. Les avoir placé côté à côté dans le défilé dénote un sens de l'humour certain parmi les organisateurs.

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Et pourquoi quand moi je vais à l'hôpital, je ne tombe jamais sur ce genre d'infirmier ou de médecin ? Quoiqu'à bien y réfléchir, si, ça m'est arrivé une fois, j'ai même fait un malaise vagal dans ses bras...

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Pour avoir fréquenté un flic (enfin si le terme « fréquenter » peut s'appliquer à ce que je lui ai fait la courte nuit où je l'ai rencontré) je peux dire qu'ils ne s'assument pas tous aussi bien au grand jour.

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Wonder Woman ! Léon !

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Comme tous les ans, je suis épaté par la solidité du mobilier urbain. De toute évidence, la résistance aux manifestations fait partie du cahier des charges de JC Decaux.

Petit bug d'organisation malheureusement : le cortège s'est trouvé coupé en deux dès le départ, deux parties séparées par une bonne demi-heure. D'où une certaine dilution de la manifestation, une curieuse impression de « pas beaucoup de monde », de « pas assez de bordel », de « trop sage ». Comble de malchance, nous étions dans la partie de queue et à lire les comptes-rendus chez les copines, j'ai l'impression que tous les trucs intéressants à voir se trouvaient dans la partie de tête. Je n'ai vu ni Liza Minelli, ni mes Panthères Roses adorées, ni les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, ni le danseur du ventre libanais que j'aime beaucoup. (J'avais même pris mon keffieh pour attirer son attention, quelle peste de l'avoir raté !) Et en plus, Muriel, t'étais où ? J'avais plein de trucs à te dire.

On se rattrapera l'année prochaine. Quoique dans l'idéal, dès la rentrée, Sarkozy proclamera l'égalité des droits entre homos et hétéros, Judy Garland ressuscitera pour faire disparaître l'homophobie d'un coup de baguette magique, mon collègue deviendra intelligent et il n'y aura plus besoin de Gay Pride. Oui, je sais bien qu'aucun de ces trois points n'a la moindre chance d'arriver un jour, mais laissez-moi rêver.

Boursouflures

À chaque fois que je lis une information sur le site du Monde, de Libération ou du Figaro, je les crains, je les redoute. Ces boursouflures en bas de chaque article, ces remugles tout droit sortis du bistrot voisin, ces torrents de petites mesquineries et de vraies grosses haines : les commentaires des internautes.

Ca me pollue la lecture. Les commentateurs sont tellement prévisibles... Au fur et à mesure que j'avance dans l'article, je ne peux pas m'empêcher de relever mentalement tel ou tel point délicat dont je suis certain qu'il soulèvera des réactions, pire, je ne peux pas m'empêcher d'imaginer quelles seront ces réactions et comment il faudrait y répondre. Et neuf fois sur dix, arrivé au bout de ma lecture, je clique sur le lien maudit qui m'ouvrira la page des commentaires. Je sais bien que je ne devrais pas le faire, que ça me déclenche systématiquement de violentes crises de misanthropie et des envies irrépressibles d'anéantir l'espèce humaine ; mais je ne peux pas résister. Juste pour vérifier que je ne me suis pas trompé. Et de fait, en général, je ne me trompe pas.

Qu'un article fasse le compte rendu d'un procès, et c'est le déchaînement de ceux qui trouvent la justice clémente, ou trop injuste, ou trop lente, ou trop rapide, et de ceux qui réclament la peine de mort pour les violeurs, pour les pédophiles, pour les terroristes. Qu'un article rapporte un accident technique (crash d'avion, erreur médicale, bug informatique, peu importe !) et ce sont tous les professeurs Tournesol amateurs de France et de Navarre qui nous font profiter doctement de leur science - le plus souvent pour raconter absolument n'importe quoi. Qu'un article parle de près ou de loin d'homosexualité, et c'est le déferlement de ceux qui hurlent à la perte des repères, à la dégradation des mœurs, au lobby gay qui par son terrorisme intellectuel impose un contenu bien-pensant aux articles de journaux.

C'est infernal. Qu'un crétin, un jour, dans une rédaction, ait eu cette idée stupide d'ouvrir les articles des journaux aux commentaires atrabilaires du tout venant, je veux bien. C'est probablement un effet secondaire des blogs. Mais qu'on ait poursuivi dans cette voie et que tous les autres journaux aient emboîté le pas, alors même qu'il est évident que ça n'apporte rien d'autre qu'une tribune aux cons, ça me dépasse.

Commerce international

À JoliTravail SA, il nous arrive parfois de recevoir des coups de téléphone de clients étrangers. Ce n'est généralement pas moi qui les prends, mais ça me tombe dessus à l'occasion, quand la personne concernée est absente et que je suis le plus à même de répondre à sa place. Je ne m'en sors pas trop mal en général, même si pris au dépourvu sur un sujet que je maîtrise mal, j'ai tendance à bafouiller et à zozoter horriblement - l'ambassadeur français dans The West Wing doit avoir un meilleur accent que moi, la honte.

C'est que quand on n'est pas fluent dans une langue étrangère, on s'aide de tous les indices pour compenser son oreille déficiente ; on guette les moindres gestes des mains et les mouvements des lèvres, on s'aide du contexte... Hélas, ces éléments non verbaux sont absents lors d'une conversation téléphonique. Il ne reste plus que l'oreille, et c'est parfois très difficile, surtout si la communication est de mauvaise qualité.

Dans une vie antérieure, je bossais dans une association qui organisait ponctuellement des événements internationaux. Nous étions trois seulement à baragouiner l'anglais dans les bureaux et c'est donc toujours sur nous que les appels en provenance de l'étranger étaient redirigés. Un jour, une américaine appelle. Mon collègue décroche, écoute quelques instants sans rien dire, tire la grimace, me passe le combiné en disant  « je comprends rien, essaie, toi. »  Je prends le téléphone,  « hello, can I help you ? », j'écoute, je comprends les trois premières phrases, la suite se perd dans le chewing gum. Je fais répéter lentement, sans mieux comprendre.

Mon collègue, un pragmatique qui n'était pas du genre à s'encombrer des convenances, reprend alors le combiné, annonce calmement  « sorry, we just don't understand anything »  et il raccroche. Et devant mon air stupéfait, il ajoute :  « ben quoi, qu'est-ce que tu voulais faire de plus ? » 

Peu de temps après, l'association embauchait un vrai polyglotte. (Qui défraiera la chronique lorsque suite à un quiproquo téléphonique, il appellera « mamie » une député européenne qui nous contactait à propos d'un dossier de subvention, mais ceci est une autre histoire.)

Post hoc, ergo propter hoc

Comme tous les ans à la même époque, il va probablement se trouver demain un journaliste pour voir un clin d'œil à l'actualité dans les sujets du bac de philo[1]. Manifestement, ces gens ne savent pas que les sujets sont rédigés plusieurs mois à l'avance (il faut le temps de les vérifier, de les dupliquer en plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, de les expédier dans tous les centres d'examen, etc.), ce qui rend strictement impossible que l'actualité récente en soit la source d'inspiration : jusqu'à preuve du contraire, les effets surviennent toujours après les causes, jamais avant.

Ceci dit, il faut se méfier. Contrairement à ce que suggère le bon sens, le principe de causalité n'est ni démontré, ni démontrable. Il n'est jamais possible d'affirmer rigoureusement qu'une chose est la cause d'une autre. Ce n'est pas parce que deux événements semblent connectés et qu'ils se produisent l'un après l'autre qu'ils sont liés causalement : leur concomitance peut parfaitement résulter du hasard, ou bien un troisième phénomène passé inaperçu peut parfaitement les avoir causés. C'est parce que l'esprit humain a un peu trop facilement tendance à trouver des liens où il n'y en a pas (ce que les romains dénonçaient par le proverbe post hoc, ergo propter hoc[2]) et parce que les scientifiques savent bien la faiblesse du principe de causalité que la science utilise une méthodologie si rigoureuse.

La reproductibilité, d'abord. Si une expérience peut être reproduite à volonté, à n'importe quel moment, en des endroits aussi variés que possible, par des personnes aussi différentes que possible, on minimise le risque qu'un élément extérieur non identifié soit la cause réelle des phénomènes observés. L'isolement des paramètres, ensuite. Si l'on modifie une seule des causes supposées et que l'effet, lui, ne change pas, c'est que l'on a mal supposé et qu'il faut chercher une autre cause. Petit à petit, en faisant ainsi varier un seul paramètre à la fois, on finit par dire avec une vraisemblance raisonnable ce qui tient de la causalité et ce qui tient de la coïncidence fortuite.

Les études menées en médecine pour la mise sur le marché des médicaments illustrent parfaitement ces deux principes. Les molécules sont testées sur un grand nombre de patients afin d'éprouver la reproductibilité ; et elles sont testées en double aveugle afin d'isoler les paramètres – ou plus exactement, le seul paramètre intéressant dans ce cas : la présence ou non de la molécule active dans le traitement. À l'inverse, le paranormal ne répond à aucune de ces exigences et c'est pourquoi les scientifiques s'en méfient : la non-démontrabilité du principe de causalité empêche de déduire quoi que ce soit d'expériences qui sont dans l'immense majorité des cas impossibles à reproduire et sur lesquels l'isolement des paramètres est illusoire.

Comme d'habitude, les choses sont encore moins intuitives en physique quantique. C'est qu'il existe des phénomènes comme la non-localité (lire à ce sujet les expériences d'Aspect[3]) qui peuvent s'interpréter comme une causalité rétrograde, c'est à dire que des effets pourraient survenir avant leurs causes. Mais bien sûr, cela ne s'applique qu'au monde microscopique. À notre échelle, la thermodynamique et ses transformations non réversibles interviennent toujours à un moment ou à un autre. Ce qui rend illusoire toute possibilité de précognition, et donc, que les sujets du bac s'inspirent de l'actualité.

Pas d'UMP à la gay pride...

... peut-on lire sur divers blogs, forums et communautés en ligne. Je trouve ça un peu excessif. Ne tombons pas dans le piège de l'intolérance et de l'ostracisme, puisque c'est justement ce qu'on reproche à la société à notre sujet. Et puis après tout, les pédés ont bien le droit d'être de droite. Chacun ses petites contradictions, si des idiotes ont envie de se tirer une balle dans le pied, c'est leur problème.

Personnellement, ce qui m'avait horripilé l'année dernière n'était pas la présence de l'UMP en elle-même (il suffit de les ignorer), mais plutôt leur slogan :  « le changement c'est nous ». Plus arrogant, tu meurs. Pas étonnant que ça ait suscité des réactions hostiles parmi les copines.

Est-ce que les militants présents sur ce char y croyaient vraiment ? Si c'est le cas, il faudrait leur rappeler qu'historiquement, toutes les avancées en matière d'égalité des droits entre les homos et les hétéros ont été réalisées par la gauche, et à chaque fois sous les huées de la droite. Oui, parce que pendant ces débats, que ce soit la dépénalisation de l'homosexualité en 1982, le PaCS en 1999, ou les tentatives de mariage récentes comme à Bègles, la droite ne s'est pas contentée de ne rien proposer : elle a activement manifesté son opposition en maniant l'insulte (pas la peine d'essayer de le nier, il existe des transcriptions écrites des débats à l'Assemblée Nationale, des interview de militants et d'hommes politiques, des reportages, etc.).

Il faudrait aussi leur rappeler que leur parti a donné un ministère à Christine Boutin et une municipalité à Christian Vanneste[1], malgré l'avis défavorable de GayLib[2]. Ce n'est pas étonnant. Il serait politiquement suicidaire pour le gouvernement d'écouter GayLib, puisque son électorat est majoritairement opposé à l'égalité des droits entre homos et hétéros - pas forcément par conviction, mais simplement parce que la plupart ne voient pas que c'est important ou ne croient pas qu'il y ait actuellement un problème. Bref, le poids politique de gens de GayLib est nul. J'en suis sincèrement désolé, parce que leur parti étant actuellement au pouvoir, j'apprécierais qu'ils aient de l'influence ; mais ce n'est juste pas le cas.

La droite n'a jamais rien fait pour les homos, elle a au contraire beaucoup fait contre ; et le mépris du gouvernement vis à vis des propositions de GayLib montre que ça n'est pas près de changer. Venir sur une manifestation homosexuelle pour oser y prétendre que la droite représente le changement, ça réclame soit un certain aveuglement (pour rester poli) soit une volonté délibérée de provoquer. Dans tous les cas, il ne faut pas venir se plaindre ensuite que ça suscite l'hostilité ou accuser la communauté homosexuelle d'intolérance.

L'UMP est bien sûr la bienvenue à la gay pride. Mais que ses militants adoptent des slogans et des comportements un peu plus en accord avec les résultats politiques qu'ils ont obtenus jusqu'à présent, à savoir : aucun.

Dictature du fantasme

Je tombe par hasard sur le reportage photographique que publie Le Point à propos d'une rafle dans les milieux pédophiles. Déjà, je m'amuse du choix de cette forme de reportage, par définition visuelle, pour illustrer un fait divers où il n'y a rien à montrer. Forcément, les seules choses qui seraient intéressantes, le « corps » du délit, les pièces à conviction, la loi interdit de les montrer. On se borne donc à voir des flics et des écrans d'ordinateur floutés. C'est palpitant.

Mais surtout, la légende de la troisième image me fait bondir. On y apprend qu'un type a été interpellé et comme preuve de sa pédophilie, le journaliste explique que les gendarmes ont trouvé chez lui une gravure représentant des adolescents torses nus et des mangas mettant en scène des relations sexuelles avec des mineurs.

La belle affaire ! J'ai moi-même de jeunes garçons nus sur le mur de ma salle de bain. (Je suppose qu'ils sont majeurs parce que ce sont des images de grands photographes qui respectent probablement la loi, mais franchement, différencier un majeur d'un mineur sur ce genre de cliché me paraît assez hasardeux, d'autant plus que l'âge de la majorité peut varier entre le pays du photographe et le pays du possesseur de la photo.) Et je ne suis pas un grand lecteur de mangas, mais pour en avoir feuilleté quelques uns, il me semble que les relations sexuelles avec des adolescents y sont assez fréquentes. Si lire des mangas ou afficher des dessins figurant des garçons torses nus chez soi est un indice de pédophilie, à mon avis, il faut interpeller la moitié de la population française... Mon cas personnel est même encore plus grave, puisque j'ai moi-même écrit au moins une nouvelle où il était question de sexe entre un adolescent et un adulte !

Sur le fond, hormis les amalgames et les raccourcis journalistiques habituels dans ce genre d'affaire, je vois là une criminalisation non pas des actes, mais du fantasme. Les gravures et les mangas sont des dessins et des œuvres de fiction. À la différence d'une photographie, il n'est pas nécessaire qu'un véritable enfant ou adolescent se soit trouvé en situation illégale pour que l'artiste les produise. Si une personne est sexuellement excitée par ce genre de dessin, et même si elle va jusqu'à se masturber dessus, ça ne met aucun enfant ou adolescent en danger. Alors où est le problème ? Depuis quand n'a-t-on pas le droit de fantasmer sur ce qu'on veut ? Il est évidemment nécessaire d'interdire tout acte pédophile, mais pourquoi interdire aussi toute représentation d'un acte pédophile quand la production de cette représentation n'a pas mis en jeu de véritables acteurs ?

Parce que c'est mal ? Mouais. Il y a plein de choses qui sont mal et dont on n'interdit pas la représentation dans des œuvres de fiction : le viol, la torture, l'assassinat... Il suffit de regarder TF1, ce sont les composants de base de toutes les séries américaines que cette chaîne diffuse. Parce que ça pourrait inciter à passer à l'acte ? Mouais. Ni plus ni moins que pour les crimes sus-cités. En plus, à mon humble avis, fournir des substituts aux pédophiles pourrait plutôt éviter ou au moins retarder leur passage à l'acte.

Non. La véritable raison est qu'il se trouve encore une majorité de gens pour penser qu'il y a des fantasmes acceptables et des fantasmes inacceptables. Et aussi probablement des gens qui ne font pas la différence entre le fantasme et la réalité, ou qui pensent que tout fantasme conduit nécessairement à sa réalisation. (Ceux là, je n'envie pas leur vie sexuelle.) Ce n'est pas très surprenant en soi. Ce qui est inquiétant, c'est que le législateur transcrive cette volonté de contrôle de la pensée dans la loi.

Des sentiments

Zvezdo publiait il y a quelques jours une excellente tirade de Milan Kundera sur la musique. Hélas, son blog est en panne et je ne peux pas vous y renvoyer – je publierai le lien dès que ce sera réparé. Le texte développe plusieurs idées, mais je retiens principalement celle-ci :

Le problème de la musique est qu'elle est sentimentale. Il suffit de jouer langoureusement trois notes de violon pour qu'immédiatement, il se trouve un auditeur pour avoir les larmes aux yeux et s'écrier « ah comme c'est beau ! ». Pourtant, ces trois notes de violon, musicalement parlant, ne contiennent rien. Aucune inventivité, aucune créativité, aucune recherche artistique, aucune originalité. C'est le drame du compositeur. La musique suscite des sentiments qui occultent la véritable nature de son travail, à savoir organiser les sons.

Tout l'intérêt d'une certaine musique contemporaine est d'être justement a-sentimentale. Kundera cite Xenakis, personnellement je pense évidemment à Varèse ; voilà enfin des musiques totalement dépourvues de sentimentalité ! Ces compositeurs écrivent en organisant la matière sonore librement et sans contrainte[1], exactement comme un Pollock organise ses toiles non figuratives ou un Calder sculpte ses mobiles. À mon sens, on est exactement dans le même registre : ces musiques, ces peintures et ces sculptures suscitent bien une réaction, un émotion chez le spectateur ; mais cette émotion ne se situe pas sur la palette habituelle des sentiments humains. Ce n'est pas de la joie ou de la tristesse ou de l'empathie ou que sais-je encore. C'est autre chose, quelque chose de nouveau, quelque chose qui n'existait pas avant que ces artistes ne créent ces œuvres et ne les présentent au public. Et surtout, cette émotion n'est pas déclenché par ce qui est représenté (rien de plus facile que de s'émouvoir devant une peinture ou une photo figurant une scène qui nous touche !), cette émotion est purement déclenchée par l'œuvre en elle-même.

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À propos de sons organisés dépourvus de sentiments, j'ai toujours été fasciné par Déserts de Varèse. Il s'agit d'une œuvre pour orchestre et bande magnétique[2]. Il y a un passage que je trouve particulièrement réussi : la transition entre la fin du premier mouvement et le début de la première plage de sons organisés sur bande. (À 65 secondes du début environ sur cet extrait.)

La continuité est parfaite, le traitement de la matière sonore est identique, on passe juste d'instruments traditionnels à des sons générés électroniquement. Un coup de maître qui envoie valser l'opposition que l'on fait classiquement entre bruit et musique.