Freak

Je fais une overdose de Sarkozy. C'est physique, je ne le supporte plus. Pour moi qui tombe en pâmoison devant la prose de Victor Hugo ou devant un discours de Robert Badinter, écouter cet excité insulter l'intelligence, manier l'anaphore et l'anacoluthe, repousser chaque jour davantage les limites de la vulgarité, c'est un supplice abominable. Je boycotte désormais toute émission de télé ou de radio où il passe. Sans grand succès d'ailleurs, puisqu'à l'instar de la Mort Rouge d'Edgar Poe, la parole présidentielle s'insinue partout, elle « établit sur toutes choses son empire illimité » et ma tentative d'isolement est aussi vaine que celle du Prince Prospero.

Il n'y a pas que la forme, bien sûr, il y a aussi le fond. Inutile de revenir sur les expulsions de sans-papiers aussi inefficaces que coûteuses et génératrices de haine sociale, ou sur les cadeaux aux copains qu'ils soient chefs d'entreprises ou préfets emprisonnés, ou sur les atteintes à l'indépendance de la justice. J'en passe, ça ne fait même pas deux ans et la liste est déjà interminable. Tout cela s'oubliera avec le temps ou se corrigera facilement, ce ne sont que quelques lois. Le vrai problème, durable, c'est l'essaimage de la rhétorique umpiste dans les mentalités.

Combien de fois par jour entends-je ces sophismes poujadistes repris par un collègue de boulot, un journaliste ou un chauffeur de taxi ? Les tirades sur l'insécurité galopante, sur les communautarismes ou les terroristes qui menacent la République, sur les grévistes qui feraient mieux de produire de la croissance en fermant leur gueule (quitte à crever au boulot) plutôt que de prendre la population en otage ; le manichéisme façon « celui qui n'est pas avec moi est contre moi » et les amalgames permanents pour ringardiser tout opposant en faisant croire que celui qui est contre ces réformes est contre toute réforme ; le morcellement de la société qui résulte de ces désignations constantes de boucs émissaires, un jour les pauvres, un jour les grévistes, un jour les banquiers, un jour les immigrés, un jour les fous échappés des asiles ; tout cela me fatigue, tout cela attise des haines et des jalousies, tout cela est dangereux. Ainsi que la banalisation des valeurs puantes, comme ce collègue assez aisé et m'as-tu-vu qui nous racontait qu'aucune femme ne lui résistait jamais car « l'argent achète tout ». Quel pauvre con. Non, l'argent n'achète pas tout, il ne permet de s'offrir ni une intelligence, ni un bon goût.

Ca va paraître étrange, mais je ne me sens pas en sécurité. Dans les transports, dans les lieux publics, les gens me semblent tendus ; peut-être à cause du stress résultant des difficultés économiques, peut-être à cause du ressentiment de ceux qu'on a trop souvent montré du doigt. Quand je me retrouve dans une assemblée de gens que je connais mal, je reste sur ma réserve, si un débat est lancé, je n'y prends jamais part, de peur qu'on découvre que je ne pense pas « comme il faut », que je fais partie à un titre ou à un autre des « ennemis » : trop gauchiste, trop favorable à la grève, trop d'origine étrangère, trop militant, trop intello, trop pédé, qu'en sais-je, tout ce qui ne ressemble pas à Sarkozy est suspect dans le monde selon Sarkozy.

Alors quand je peux passer une soirée à manger des moules-frites avec Kozlika ou à picoler des mojitos avec Matoo, Colin, Orpheus et Mélismes, ça fait un bien fou. Je peux relâcher la garde quelques heures. Merci les copines. Vivement la gay pride. Ces derniers temps il n'y a que là, au milieu des freaks, que je me sens vraiment à l'aise. À condition de me tenir à distance du char UMP, bien sûr.

Commentaires

  1. Ericsite – le 06/02/2009 à 23:27 – #
    Il te reste l'exil Pascal... Prends ton Doudou sous le bras et va voir ailleurs là où la parole du présiprince n'a pas "établi sur toutes choses son empire illimité".
    Je doute cependant qu'aujourd'hui Jersey soit suffisamment éloignée.
    C'est, entre autres, pour ce genre de choses que j'ai décidé de partir, ou plus exactement de rentrer chez moi, de mettre fin à mon propre exil, mes motivations dépassaient ce seul cadre.
    Ici nous n'entendons JAMAIS parler des gesticulo-élucubrations du présiprince ni des tribulations de Carlita et du nain de jardin insupportable. Nous serons à Paris dans trois semaines, on ira se boire un mojito en rêvant à la Gay Pride Très content
  2. Matoosite – le 06/02/2009 à 23:28 – #
    Cela me fait du bien à moi aussi de te lire, et de réaliser que je ne suis pas seul à nourrir ces idées. Ah là là. Vive le blog. Très content
  3. Didiersite – le 06/02/2009 à 23:40 – #
    c'est vrai que les gens sont pas bien en ce moment, ils ont peur de tout et de tout le monde.

    Mais je ne suis pas sûr que ce soit dû exclusivement à la politique, foireuse de bout en bout, de l'autre. Il est du genre à signer des pactes avec le diable, un jour il s'en mordra les doigts. Cool

    Il y a bien longtemps que je ne le regarde plus à la télé, ses interventions ne s'adressent qu'à ses adeptes.
  4. toto – le 07/02/2009 à 00:52 – #
    Sarkozy est un bouffon, à l'image de son pote Clavier. A moins qu'il ne soit la réincarnation de De Funès !
    Si vous voulez décrypter Sarkozy, écoutez "Frédéric Bonnaud" sur Europe1 le midi à 13h15.
  5. Krazy Kittysite – le 07/02/2009 à 03:40 – #
    « Dans les transports, dans les lieux publics, les gens me semblent tendus ; peut-être à cause du stress résultant des difficultés économiques, peut-être à cause du ressentiment de ceux qu'on a trop souvent montré du doigt. Quand je me retrouve dans une assemblée de gens que je connais mal, je reste sur ma réserve, si un débat est lancé, je n'y prends jamais part, de peur qu'on découvre que je ne pense pas « comme il faut », que je fais partie à un titre ou à un autre des « ennemis » : trop gauchiste, trop favorable à la grève, trop d'origine étrangère, trop militant, trop intello, trop pédé, qu'en sais-je »

    Ce que tu dis là fait douloureusement écho à ce que les Américains racontent sur les États-Unis post 9/11/2001. Le parallèle est très intéressant. Ils disent aussi qu'avec Obama ce voile est en train, enfin, de doucement se lever (mais ce n'est pas gagné — Cheney et ses aficionados continuent d'instiller leur poison). Peut-être qu'un jour les choses changeront de nouveau en France aussi ?
  6. rphsite – le 07/02/2009 à 09:40 – #
    Eh bien! Février est le mois de la déprime et vous êtes en plein dedans... Les beaux jours arrivent, courage... Ceci dit du côté UMP il ne reste plus guère que les fanfarons pour se sentir sûr d'eux. Pour les autres, le doute les assaille. Le Prince aussi commence à battre de l'aile...
  7. chiara – le 07/02/2009 à 09:42 – #
    bonjour
    je vous lis depuis un moment
    merci

    pour moi c'est plus facile car dans mon milieu je n'entends pas tellement de pro UMP

    mais je ne dois pas beaucoup côtoyer la France profonde....

    ce qui me gêne le plus chez N. S. c'est le ton de sa voix. L'impression que c'est gluant de mensonge. Je me demande comment les gens font pour ne pas l'entendre.

    Alors moi aussi je boycotte

    les moules-frites, quelle bonne idée
  8. MarcelDsite – le 07/02/2009 à 10:24 – #
    La démonstration du piège tendu par l'UMP -> le retrait communautaire, comme se réfugier au milieu de la gay pride par exemple.
  9. Pascalsite – le 07/02/2009 à 11:33 – #
    >MarcelD: Oui je suis d'accord. Je voulais écrire un billet à ce propos mais j'ai toujours eu la flemme, je vais peut-être faire l'effort puisque tu en parles ! (Cela étant je ne crois pas qu'il s'agisse d'un "piège" à proprement parler, parce que je ne crois pas que ce soit conscient et planifié, je ne crois pas que ce soit un but délibéré et recherché. A mon avis, c'est juste un effet de bord.)
  10. Kozlikasite – le 07/02/2009 à 11:36 – #
    Tu le dis bien, Pascal. Ce n'est pas tant NS lui-même qui me gêne que sa représentativité.

    (Et parfois d'où on ne s'y attend pas. Entendu à Paris-Carnet : "je n'ai pas participé aux mouvements du 9 janvier, je ne participe d'ailleurs jamais à aucun mouvement de grève, parce que c'était trop syndicaliste". Des syndicats qui font du syndicalisme, voilà qui en effet fait preuve d'un excès de militantisme échevelant.)

    Oh oui, des moules, des frites et des mojitos. Plein.
  11. orpheussite – le 07/02/2009 à 11:45 – #
    Ce qui m'effraye le plus, c'est que nous assistons à ce que nous redoutions et n'avons pu empêcher à l'époque. Et que tout est fait pour que le second acte se déroule de la même façon : on exacerbe d'un côté, on caresse de l'autre... Et l'homme de base applaudit sans se rendre compte qu'il scie sa branche.

    rdv à renouveller aussi souvent que possible.
  12. Ludwigsite – le 07/02/2009 à 21:48 – #
    J'ai malheureusement loupé le dernier Paris-Carnet où j'avais projeté de me rendre pour que la première fois ne reste pas la seule.
    Mais puis-je rassurer Pascal et ses amis : il n'est nul besoin d'être homo ni d'appartenir à une quelconque minorité, visible ou non, pour être victime du mode de pensée qu'on cherche à imposer à la France, et d'en avoir honte, en plus.
    L
  13. Ennairamsite – le 08/02/2009 à 10:57 – #
    I agree ...
  14. lo grelhsite – le 08/02/2009 à 11:45 – #
    J'ai presque fini un livre de Le Clézio ce soir (honte sur moi je n'avais rien lu de lui).

    A plus de 60 balais connaître çà!!!!. Aucun de ceux que j'ai connus n'en étaient à ce point: De Gaule, Pompidou, Giscard, Mitterand Chirac. Putain avant de tirer ma révérence j'espère connaître mieux.
  15. Richard – le 08/02/2009 à 21:53 – #
    La semaine dernière, alors qu'il remettait les insignes de commandeur de la Légion d'honneur au premier ministre québécois, NS a eu une tirade contre les souverainistes québécois, les décrivant comme sectaires et repliés sur eux-mêmes. Gros malaise. Euh... La presse québécoise n'arrête pas d'en parler.
  16. Le toucan rouge – le 09/02/2009 à 13:32 – #
    Même vu de Belgique, j'ai exactement le même sentiment que toi Pascal ... D'autant que la politique belge est souvent influencée par ce qu'il se passe chez vous (surtout avec un suiveur comme Reynders).

    Bref, c'est vrai que ce qui fait peur avec Sarko c'est qu'il fait faire un bon immense en arrière sans que personne n'y trouve à redire (séparation des pouvoirs, séparation état/église, ...).

    Si tu es obligé de subir un de ses discours, si tu veux te marrer quand même un peu, écoute la manière qu'il a de dire "emPoi" (en insistant bien sur le 'p') au lieu d'emploi.
  17. gildasite – le 09/02/2009 à 18:04 – #
    Merci Pascal de le dire si bien.
    Quelqu'un suggère l'exil, et c'est là aussi que le bât blesse, de mes trois pays de coeur où je pourrais vivre sans effort pour m'adapter, les trois par diverses formes de ce même mouvement de colonisation des esprits par la bêtise, les simplifications abusives et la réduction des libertés sont touchés et pour deux d'entre eux dont la France, la vulgarité.
  18. Arnaud Seldonsite – le 09/02/2009 à 20:23 – #
    Finis-africae> Je ne suis, pour ma part, pas parvenu à résoudre un dilemme intérieur assez conséquent : le mal-être que je ressens en ce moment est-il purement personnel ou alimenté par une ambiance générale ? Si tel est le cas, nous rapprochons-nous de quelque chose à la "noosphère" de Teilhard de Chardin (pas sûr de l'orthographe) ?
  19. Arnaud Seldonsite – le 09/02/2009 à 22:45 – #
    Finis-africae> Je ne suis, pour ma part, pas parvenu à résoudre un dilemme intérieur assez conséquent : le mal-être que je ressens en ce moment est-il purement personnel ou alimenté par une ambiance générale ? Si tel est le cas, nous rapprochons-nous de quelque chose à la "noosphère" de Teilhard de Chardin (pas sûr de l'orthographe) ?
  20. marc – le 10/02/2009 à 21:28 – #
    Oui, les transports en commun sont éprouvants en ce moment. Le moindre retard devient le prétexte à des crises de nerf et à l'éructation de menaces de mort contre les agents SNCF. Quoi d'étonnant à ça quand on lit dans le journal gratuit Bolloré que la grève spontanée de St-Lazare a "sonné le glas de la SNCF"? La précarité progresse à grand pas et les menacés deviennent menaçants.

    Hier, lundi, j'ai pris le métro à une heure inhabituelle pour moi (22h) et j'ai été surpris du nombre incroyable d'ados et jeunes adultes en goguette. Ils n'ont pas autre chose à faire que la fête? Par exemple se reposer, étudier, réfléchir... C'est un peu comme si le spectre d'un désastre inéluctable les poussait à s'étourdir pour oublier.
  21. Alvariole – le 28/02/2009 à 19:30 – #
    Je suis tombé par hasard sur ce blog qui m'a surpris par son intérêt.

    Je pense ce qui ce passe en ce moment avec Sarko était prévisible dans le sens où il a le don de réveiller le bof qui sommeil en chacun de nous et que la plupart des gens sont des moutons. Sarko c'est la facilité.

    Quand je dis mouton, je ne dis pas con parce que d'expérience même les gens intelligents sont facilement influençable. Je me souviens par exemple pendant le 2eme tour Sarko/Sego, j'étais en terminal (je ne suis donc pas du tout de la même génération que vous^^), on a fait un grand débat avec ma classe pro-Sarko à mort. Pour leur prouver que Sarko était un type dangereux je leur ai donné comme exemple les conneries qu'il a dit sur les gènes. N'importe qui qui a fait un peu de bio ou d'histoire(cf nazi) sait que c'est des conneries mais ils me répondaient "tu n'en sait rien la pédophilie c'est peu être génétique". ça ma choqué que des gens intelligents qui avaient fait les même études que moi (terminale S) puissent dire de telles conneries.

    Cet exemple n'a peut-être pas de valeur pour vous mais je trouve qu'il est révélateur. c'est pour ça que quand tu dis,Orpheus, "l'homme de base applaudit sans se rendre compte qu'il scie sa branche" le pire c'est que c'est même pas que l'homme de base.

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