La bouteille de Zénon

Quand on est invité, la moindre des politesses, c’est de ne jamais finir les plats ou les bouteilles. Il faut en laisser pour celui qui aurait envie de se resservir après. Sauf qu’en réalité, si tout le monde applique ce principe, il reste toujours un quartier de tomate au fond du saladier ou un fond de pinard dans la bouteille. C’est ridicule, et puis gâcher, c’est mal. Mais est-ce plus mal que de faire preuve d’impolitesse en finissant les plats ? Dilemme. Alors en pratique, on transige.

Typiquement, avec le vin, tout se passe bien tant que la bouteille est pleine ou presque pleine. Chacun se sert sans réfléchir. Mais au fur et à mesure qu’on approche de la fin, on prend des rations de plus en plus petites pour ne surtout pas être le dernier à finir la bouteille ! On se sert un demi verre, puis un quart de verre, puis un huitième, etc. L’honneur est sauf : on en laisse pour les suivants. Mais en même temps, on ne gâche pas ; parce qu’à ce rythme, il ne reste bientôt plus que quelques gouttes au fond de la bouteille.

Oh bien sûr, on pourrait pousser la dichotomie à l’infini, prendre des demi gouttes, puis des quarts de goutte, puis des huitième, puis des seizièmes… Il faudrait alors un temps infini pour finir la bouteille - d’illustres philosophes grecs ont écrit des tartines sur cette question. Enfoncé, le Christ ! Mieux que la transformation de l’eau en vin, la bouteille qui ne finit jamais !

Hélas, ça ne marche pas ainsi. Non pas que l’on se heurte à la limite indivisible de l’atome (d’ailleurs, il n’y a pas d’atome de vin mais plutôt un certain nombre de molécules différentes qui prises séparément n’ont probablement ni le goût ni les effets ébrieux du vin : aucun intérêt donc) mais il se trouve toujours un gars autour de la table pour finir la bouteille au prétexte qu’il ne reste plus qu’une goutte et qu’on ne lui en tiendra pas rigueur pour si peu.

J’ai un de ces mal de crâne, moi, à réfléchir à ces questions… À moins que ce soit à cause du pinard ? Non, ça m’étonnerait, ça se saurait si le vin donnait mal à la tête. Oui, ce doit être à force de réfléchir, je ne vois vraiment pas ce que ça pourrait être d’autre.

Commentaires

  1. Olivier Autissiersite – le 19/07/2009 à 20:31 – #
    Je suis bien d'accord avec ce dernier petit gars convaincu qu'on ne lui en tiendra pas rigueur. J'ai toujours été stupéfait par le dernier quartier de tomates qu'il est de bon ton de laisser.
    C'est parmi les conventions ou simples us, à mon sens, une des plus idiotes.
  2. samantdi – le 19/07/2009 à 20:39 – #
    Et pour le chouchen, l'effet est-il le même ? L'absorption de kouign amann favorise-t-il l'assimilation de la boisson ?

    Autant d'expériences à envisager prochainement.
  3. RPHsite – le 19/07/2009 à 21:20 – #
    Pour ce qui est des bienséances je me réfère toujours à la baronne de Staffe: elle a tout étudié jusqu'aux moindres détails...
  4. Farfalinosite – le 19/07/2009 à 21:34 – #
    heureusement qu'il y a suffisamment de grossiers personnages pour demander à la cantonade, "personne n'en veut plus ?" et de finir le vin, la salade etc ... :p
  5. Tambour Majorsite – le 20/07/2009 à 00:45 – #
    Argh... la feuille de salade qui reste au fond du saladier, le petit bout de viande délaissé au fond du plat, la part de gâteau que personne ne veux finir alors pourtant qu'il y a autour de la table au moins un convive qui meurt d'envie de s'empiffrer comme un goret mais que la bienséance meurtrit dans une frustration castratrice insupportable !! Non seulement tout cela est strictement ridicule (oui oui, osons les mots qui fâchent) mais surtout ça fait des tonnes de restes qui envahissent le frigo et donc tout autant de petits raviers remplis d'une cuillère à soupe de ceci ou d'un chouilla de cela, pas assez pour un repas, qui termine 9 fois sur 10 à la poubelle après une phase de moisissement d'environ 7 à 10 jours...
  6. Catherinesite – le 20/07/2009 à 08:41 – #
    En tant que maîtresse de maison il n'y a rien qui m'agace plus que de rapporter ces petits restes ou fins de bouteilles à la cuisine. Quand ce sont des copains je sollicite les convives et trouve toujours une bonne volonté pour finir le plat. Il faut dire aussi qu'aucun de mes diners ne serait digne de la baronne de Staffe Très content
  7. Cunégondesite – le 20/07/2009 à 19:04 – #
    Y a pas quelqu'un qui dit en te resservant "tu vas bien finir,ça???!!!
  8. orpheussite – le 20/07/2009 à 20:16 – #
    Problème résolu ainsi (et dommage pour la bienséance) : cinq minutes avant d'apporter le plat/la bouteille suivante, je sers/vide ce qui reste dans l'assiette/le verre de mon voisin de gauche. Toujours à gauche. Je suis un idéaliste.
  9. Chandler – le 21/07/2009 à 09:17 – #
    Parfois t'es tellement bête que ça devient drôle!
    J'aime beaucoup tee textes!
  10. Gouli – le 21/07/2009 à 18:20 – #
    Sur que ce n'est pas le vin qui t'as fait réfléchir. Content
  11. Méchant Chimiste – le 21/07/2009 à 21:49 – #
    De toute façon, mathématiquement, ça marche pas son truc à Zénon.
    Si la flèche parcourt la moitié de la distance à la cible, et puis la moitié de la moitié (y'en a qui disent le quart...) et puis la moitié de la moitié de la distance, etc. On a l'impression qu'elle arrivera jamais. Or, demandez à la cible, elle ne sera pas de cet avis.
    Quelques siècles plus tard, les matheux ont montré qu'en définitive, la flèche arrive bien à la cible, et que la bouteille finit par être vidée.

    Merci les matheux...(Pour une fois qu'ils servent à quelque chose.)
    (Pour les tétrapilochtômes et les esprits curieux, voir :
    http://pagesperso-orange.fr/fabien.besnard/zenon.htm )
  12. deloin – le 23/07/2009 à 16:29 – #
    Ma maman m'a toujours dit : tu en prends une fois, normal. Tu en prends une deuxième fois pour montrer que c'est bon. En prendre une troisième fois c'est de la goinfrerie...! Clin d'oeil

Ajouter un commentaire

Les commentaires sont désactivés sur ce billet.